TYPOÉSIE

Projet mené en 2016 au collège Clisthène/Grand Parc, avec Nadine Coussy Clavaud, professeure d'arts plastiques, et Anne Hiribarren, professeure de français : ateliers d'écriture et de lecture, calligraphie.

OPÉRA D'EAU

Ouverture vers le quartier du Grand Parc :
- textes théâtralisés avec Wahid Chakib, de l'association Alifs.

- participation au projet Opéra d'eau, créé par Guy Lenoir, de l'association MC2A, à l'occasion de l'inauguration de la piscine municipale rénovée.

VIDÉO/MONTAGE : Myriam NTone

OPÉRA D'EAU

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TYPOÉSIE

LA RUE

 

Observer la rue, de temps en temps, peut-être avec un souci un peu systématique.

S’appliquer. Prendre son temps.

Noter le lieu : la terrasse d’un café près du carrefour Bac-Saint- Germain

       l’ heure : sept heures du soir

       la date : 15 mai 1973

       le temps : beau fixe

Noter ce que l’on voit. Ce qui se passe de notable. Sait-on voir ce qui est notable ? Y a t-il quelque chose qui nous frappe ?

Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir.

 

Il faut y aller plus doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.

 

La rue : essayer de décrire la rue, de quoi c’est fait, à quoi ça sert. Les gens dans les rues.

Les voitures. Quel genre de voitures ? Les immeubles : noter qu’ils sont plutôt confortables, plutôt cossus ; distinguer les immeubles d’habitation et les bâtiments officiels.

Les magasins. Que vend-on dans les magasins ? Il n’y a pas de magasins d’alimentation. Ah ! si, il y a une boulangerie. Se demander où les gens font leur marché.

(…)

Essayer de classer les gens : ceux qui sont du quartier et ceux qui ne sont pas du quartier. Il ne semble pas y avoir de touristes. L’époque ne s’y prête pas, et d’ailleurs le quartier n’est pas spécialement touristique. Quelles sont les curiosités du quartier ? 

(…)

Un chien, d’une espèce rare (lévrier afghan ? sloughi ?)

 

Une Land-Rover que l’on dirait équipée pour traverser le Sahara (malgré soi, on ne note que l’insolite, le particulier le misérablement exceptionnel : c’est le contraire qu’il faudrait faire)

 

Continuer

Jusqu’à ce que le lieu devienne improbable

jusqu’à ressentir, pendant un très bref instant, l’impression d’être dans une ville étrangère, ou, mieux encore, jusqu’à ne plus comprendre ce qui se passe et ce qui ne se passe pas, que le lieu tout entier devienne étranger, que l’on ne sache même plus que ça s’appelle une ville, une rue, des immeubles, des trottoirs…

 

Faire pleuvoir des pluies diluviennes, tout casser, faire pousser de l’herbe, remplacer les gens par des vaches, voir apparaître, au croisement de la rue du Bac et du boulevard Saint-Germain, dépassant de cent mètres les toits des immeubles, King-Kong, ou la souris fortifiée de Tex Avery !

 

Espèces d’espaces

Georges Perec, 1974

JE VOIS

 

 - Devant chez moi, je vois des maisons avec des jardins devant. Il y a une clinique vétérinaire que je vois de ma fenêtre, elle est grise et rouge. Je vois plusieurs sortes d’animaux faire des allers retours, des chiens, des chats, des oiseaux. Je vois également un parc plutôt petit avec une aire de jeux. Sur la gauche de chez moi je vois le train passer.

- Au milieu de trois bâtiments un terrain de verdure. Un groupe d’enfants joue juste à côté, comme une ironie. Un autre espace cette fois sec, avec du gravier qui a remplacé l’herbe. Un peu plus près d’un bâtiment encore un autre tableau, beaucoup d’arbres cachent le soleil, des immenses marronniers, des garçons jouent au foot. Revenons près du terrain de verdure ; à sa gauche un parc pour bébés, des nounous discutent en surveillant les petits bouts qu’elles gardent. Bientôt les grandes vacances ce paysage va encore changer.

 

- La place des Chartrons, samedi 12 mars, le soir, par beau temps

C’est une grande place entourée de petits cafés et de restaurants. Il y a beaucoup d’agitation, beaucoup de passants et d’enfants. Il y a une très belle maison faite de pierre. Au milieu de cette place, un bâtiment circulaire ressemblant à un chapiteau, dedans souvent des expositions toutes différentes. Sur cette place une toute petite horloge accrochée sur une des maisons. Depuis là où je suis, on voit des passants venir manger à un des restaurants, on voit aussi des groupes d’amis venus prendre plusieurs verres, rigoler, s’amuser…Même tard le soir, il reste encore des gens qui s’amusent, qui fêtent peut-être une nouvelle ou un anniversaire.

 

- À Bassens, en descendant la colline, je vois plein d’arbres. En marchant, j’aperçois un stade de foot avec des adultes et des enfants. Autour du stade, il y a plein de maisons, certaines ont des piscines, d’autres pas. Arrivée en bas de la colline devant ma maison il y a un rond-point. Derrière ma maison il y a un immense parc. En marchant dans le parc, je tourne ma tête à gauche et j’aperçois sous des arbres, de l’eau. J’imagine que tout à coup, les fleurs deviennent des poissons rouges qui pourraient respirer sous terre. Derrière l’immense parc, il y a une voie ferrée où passe le TGV. En montant dans la colline du parc, j’aperçois la Garonne, le pont d’Aquitaine et sur les quais.

 

- À Blanquefort, aux Colonnes il y a un cinéma, comme on en voit partout. Mais l’architecture de ce cinema est assez spéciale. Le bâtiment est tenu par au moins cinquante piliers. À l’intérieur tout est blanc, le sol, les murs, on se croit au paradis. Le seul inconvénient, la poissonnerie juste en face, l’odeur est mauvaise et la vue des cadavres de poissons me répugne. Sur le toit du cinema il y a plein de petites piques en métal qui empêchent les pigeons de se poser. Donc évidemment le sol est envahi de crottes de pigeons. Alors il faut qu’on change tous les pigeons en concierges qui nettoient les saletés.

 

- Au lac de Crystus à Dax il y a des vieux qui jouent à la pétanque, des petits qui donnent  à manger aux cygnes, des personnes qui font du canoe. La piste cyclable qui fait le tour du lac est souvent empruntée par des cyclistes. Les grenouilles et les tétards font partie de la faune et se cachent des touristes. J’aimerais qu’il y ait des vagues dans le lac pour pouvoir surfer près de chez moi sans devoir aller à Hossegor.

 

- Devant chez moi, je vois des maisons avec des jardins devant. Il y a une clinique vétérinaire que je vois de ma fenêtre, elle est grise et rouge. Je vois plusieurs sortes d’animaux faire des allers retours, des chiens, des chats, des oiseaux. Je vois également un parc plutôt petit avec une aire de jeux. Sur la gauche de chez moi je vois le train passer.

 

 

Élèves de Troisième, collège Clisthène

 

 

 

 

   Un autre jour, parmi les plantes d’un restaurant pakistanais, la team municipale occupait trois petites tables contiguës et poursuivait sa conversation préélectorale. Victor Hirsch, le second cadre culturel, avait la parole, tandis qu’à une table voisine déjeunaient justement Sabrina, une élève de Sciences médico-sociales, et James, le chirurgien-dentiste chez qui elle était en stage. Victor Hirsch était féru de psychanalyse ; enfant, il avait fait du kart dans un couloir bordé de piles de papiers qui étaient en fait les notes prises par sa tante lors du séminaire de Jung à Zurich en 1938, où en compagnie d’un public choisi, Jung analysait les rêves de Jérome Cardan, le génie de la Renaissance, inventeur du cardan. « Rêvez, rêvez, rêvez, disait Victor Hirsch. Vous ne voyez plus comment vous en sortir ? Vous vous sentez acculé ? Rêvez. Vous exécutez chaque jour au travail des tâches que vous désapprouvez et jugez répréhensibles ? Rêvez. Vous n’accordez de permis de construire que dans les lotissements pour des maisons sans idées qui seront notre habitat horrible et délabré de demain, tout en étant contraint de refuser les projets inventifs ? Rêvez. Vous êtes une population qui mange des OGM alors qu’elle est contre ? Rêvez très fort. Vous vouliez être assistance sociale, mais au final vous surveillez les draps des gens, leurs portefeuilles et leur manière de s’aimer ? Vous vouliez être gardien de la paix, mais vous voilà posté en bas des escaliers de la gare, à trier les visages par couleurs pour procéder aux contrôles d’identité dans un pur style apartheid ? Vous vouliez créer des meubles, et vous débitez des planches d’aggloméré toxique ? Alors, rêvez  plus fort, encore plus fort, faites un rêve dense et bouleversant qui transforme le réel, disait Victor Hirsch. Les élections législatives approchent ? Rêvez, car il y a là des inversions de flux, des passages détournés et invisibles. 

 

FÉERIE GÉNÉRALE, Emmanuelle Pireyre, p.79-80. 

 

Vous rêviez de

 

Vous rêviez de servir votre pays en vous formant des mois et des mois et vous vous retrouvez dans un bureau pour traiter des dossiers inutiles qui ne serviront à rien juste à suivre la procédure suite au désistement de vos supérieurs qui se contentent du minimum et au final perdre espoir et finir comme tous ces hommes qui toute leur vie se diront qu’ils auraient pu mais n’ont pas fait. Rêvez, rêvez pendant qu’il est encore temps.

Vous rêviez d’être navigateur, vous retrouver indépendant et défier les éléments mais au final vous restez à terre et vous vous laissez embarquer dans le courant de la vie.

 

Vous auriez aimé ne pas travailler et vous vous retrouvez chômeur.

 

Vous rêviez de voyager et vous finissez cloué au bureau d’une agence de voyage.

 

Vous rêviez de pouvoir résoudre les grandes crises nationales, mais au final vous faites du secrétariat pour des problèmes de logement.

 

Vous rêviez d’être un réalisateur aussi connu que Steven Spielberg et vous vous retrouvez à enseigner le théâtre à des enfants.

 

Vous rêviez d’être un architecte qui travaille partout dans le monde et vous vous retrouvez à faire des plans devant votre écran, toute la journée, en entreprise.

 

Vous rêviez d’une villa mais vous avez fini sous les ponts.

 

Je ne rêve de rien.

 

Un monde calme, sans guerre, je rêvais, sans peur, sans racisme ni frontières, nous rêvions, sans personnages vêtus de bleu et blanc dans toutes les rues.

Mais un monde de brutes, de guerre dans toutes les rues, je vivais, de peur à chaque minute, de racisme et de frontières, nous vivions, et des personnages vêtus de bleu et blanc à perte de vue dans les rues de Paris. 

 

Je rêvais d’amour, de tendresse, de couleur et de création. Je ne pensais pas me retrouver sous les coups de ceux que je croyais avec moi ; c’est une vie dure et pesante et ce n’est pas ce dont je rêvais.

 

Vous rêviez de protéger une nation, vous vous retrouvez à en tuer une autre.

 

Vous rêviez de parcourir le monde et vous vous retrouvez à trier des brochures pour des destinations de rêve dans votre bureau.

 

Vous rêviez de devenir styliste, vous vous retrouvez à coudre les trous de chaussettes de vos enfants.

 

Élèves de Troisième, collège Clisthène

 

 

CHOSES QUI

 

Choses qui  font battre le cœur

 

Des moineaux qui nourrissent leurs petits.

Passer devant un endroit où l’on fait jouer de petits enfants.

Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée.

S’apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni.

Se laver les cheveux, faire sa toilette, et mettre des habits tout embaumés de parfum. Même quand personne ne vous voit, on se sent heureuse du fond du cœur.

Une nuit où l’on attend quelqu’un. Tout à coup, on est surpris par le bruit de l’averse que le vent jette contre la maison.

 

Choses qui font naître un doux souvenir du passé

 

Les roses trémières desséchées.

Les objets qui servirent à la fête des poupées.

Un jour de pluie, où l’on s’ennuie, on retrouve les lettres d’un homme jadis aimé.

Une nuit où la lune est claire.

 

Choses qui remplissent d’angoisse

 

Regarder les courses de chevaux.

Tordre un cordon de papier, pour attacher ses cheveux.

Avoir des parents ou des amis malades, et les trouver changés. À plus forte raison, quand règne une épidémie, on en a une telle inquiétude qu’on ne pense à rien d’autre.

Ou bien un petit enfant qui ne parle pas encore se met à pleurer, ne boit pas son lait, et crie très longtemps, sans s’arrêter, même quand la nourrice le prend dans ses bras.

Quand une personne que l’on déteste s’approche de vous, on ressent, de même, un trouble indicible.

 

Choses qui ne servent plus à rien, mais qui rappellent le passé

 

Une natte à fleurs, vieille, et dont les bords usés sont en lambeaux.

Un paravent dont le papier, orné d’une peinture chinoise, est abîmé.

Un pin desséché, auquel s’accroche la glycine.

Une jupe d’apparat blanche, dont les dessins imprimés, bleu foncé, ont changé de couleur.

Un peintre dont la vue s’obscurcit.

Dans le jardin d’une jolie maison, un incendie a brûlé les arbres. L’étang avait d’abord gardé son aspect primitif, mais il a été envahi par les lentilles d’eau, les herbes aquatiques.

 

Notes de chevet

Sei Shônagon

Inventaire

 

Choses qui font battre le cœur

 

Voir le quartier de nuit, illuminé par les lumières des habitations ; rire tous ensemble dans la bonne humeur,

Le mini centre commercial et les différents espaces verts du quartier,

Manger à la terrasse d’un restaurant en été, les feux d’artifice,

Un collège neuf et moderne, un vendredi à 16 heures,

Sortir avec des amis ou avec la famille, le vent en été,

Une photo à la main, où l’on aperçoit le grand désert, où la chaleur et le sable doré règnent, je voudrais par ma fenêtre apercevoir ce que je rêve.

 

 

Choses qui provoquent lassitude, dégoût, inquiétude

 

La saleté dans les rues, les transports en commun,

La pollution,

Les parcs sombres,

Le collège, les rues sales, le lundi, le matériel abîmé, la politique, un quartier abandonné, S’ennuyer.

 

 

Choses d’ailleurs qu’on aimerait chez nous

 

Les fêtes coréennes (fête des enfants, fête de la récolte), la convivialité, la politesse entre les pays,

Un magasin d’épices,

Une salle à notre disposition dans le collège,

Plus de couleurs, plus de verdure,

Les arbres et animaux exotiques (bananier, panda, hippopotame),

Le système éducatif scandinave plus ouvert sur les élèves, le système économique scandinave plus social et équitable, le système écologique scandinave plus écologique et social, le système politique scandinave, plus de place pour la politique locale et la liberté d’expression,

Un distributeur dans le collège, une cafétéria, des illuminations dans les rues.

Élèves de Troisième, collège Clisthène